La plante
leçons à mon fils sur la botanique
De jean Henri FABRE (1823-1915)
Première Partie
XI - Racines adventives
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Dans les forêts tropicales de l'Amérique, une plante à tige menue, remarquable par l'arôme suave de ses fruits, la vanille, s'établit en parasite sur quelques vieux tronc carié. De là, semblable à un mince cordage couvert de feuilles charnues d'un beau vert, elle s'élance d'arbre en arbre pour sortir de l'ombre opaque de la forêt et gagner la lumière des hauteurs. Les distances qu'elle franchit ainsi, grimpant, s'élançant, escaladant, finissent par devenir si considérables que la nourriture puisée par les racines ordinaires affluerait trop difficilement aux bourgeons. La vanille émet alors une foule de racines adventives [NDLR : actuellement on dirai 'aériennes'] par sa tige et ses ramifications. Quelques-uns se fixent sur les écorces voisines, dans le terreau amassé au sein ded quelques plaie mal cicatrisée ; mais la plupart pendent du haut des grands arbres et flottent dans l'atmosphère humide de la forêt. Dans cet air attiédi, toujours saturé de vapeurs, elles trouvent un supplément de nourriture qui vient largement en aide à la plante. Dans nos serres, où elle est parfois cultivée, la vanille serpente autour du premier support venu, et laisse pendre à l'air, comme dans ses forêts natales, une multitude de racines adventives.
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XIV - Bourgeons émigrants
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On nomme bulbilles les bourgeons charnus destinés à se développer seuls, indépendamment de la tige mère ; tels sont ceux de la ficaires et du lis bulbifère. L'ail nous en offre un autre exemple, bien plus familier. Prenez une tête entière d'ail. Au dehors de montrent d'abord des enveloppes blanches et arides. Enlevez-les. Au-dessous vous trouvez des rejetons qui s'isolent facilement tout d'une pièce. Puis viennent de nouvelles enveloppes blanches, suivies de nouveaux rejetons, de telle sorte que la tête entière est un paquet de rejetons et d'enveloppes intercalées. Ces sont les bases desséchées des anciennes feuilles de al plante, feuilles blanches dans leur partie souterraine, qui subsiste encore, et vertes dans leur partie aérienne, qui manque maintenant . A l'aisselle de ces feuilles, des bourgeons se sont formés suivant la règle générale ; seulement, comme ils sont destinés à se développer seuls, ils ont amassé des vivres dans l'épaisseur de leurs écailles, et c'est ce qui leur donne leur grosseur inusitée. Fendez-en un en long. Sous un fourreau coriace, vous trouverez une énorme masse charnue, formant à elle seule presque tout le rejeton. C'est là le magasin aux vivres. Avec de pareilles provisions, le bourgeon peut très bien se suffire à lui-même. Et en effet, pour multiplier l'ail, les jardiniers ne s'adressent pas à la graine, ce serait par trop long. Ils s'adressent aux bourgeons, c'est-à-dire qu'ils mettent en terre, un à un, les bulbilles dont les têtes se composent. Chacun d'eux, nourri d'abord de ses vivres en réserve, pousse racines et feuilles et devient un pied d'ail complet.
Avant de poursuivre, une observation. Je vous ai fait reconnaître dans une tête d'ail des feuilles et des bougeons ; mais où donc est la tige que tout cela suppose ? Eh bien ! cette tige existe, mais étrangement raccourcie, méconnaissable. Si vous détachez tous les bulbilles, il vous reste entre les mains un corps dur, aplati, marqué d'autant de cicatrices qu'il y a de rejetons détachés. Sur ses bords, il porte les débris de vieilles feuilles ou les enveloppes blanches, et à sa base les restes des anciennes racines. Ce corps, c'est la tige, qui prend ici, à cause de son extrême raccourcissement, le nom de plateau.
Du bulbille ou bulbe de l'ail à l'oignon, il n'y a qu'un pas. Fendez un oignon en deux, du sommet à la base ; vous le trouverez formé d'une suite d'écailles charnues, étroitement emboîtées l'une dans l'autre et portées sur une tige très courte, sur un plateau pareil à celui de l'ail. Au centre de ces écailles succulentes, feuilles transformées en réservoir alimentaire, d'autres feuilles apparaissent avec la forme et la couleur verte normales. Un oignon est donc encore un bourgeons approvisionné pour une vie indépendante, au moyen de ses feuilles extérieures converties en écailles charnues ; aussi lui donne-t-on, à cause de sa grosseur, le nom de bulbe, dont l'expression bulbille est le diminutif. Bulbe et bulbille ne diffèrent que par le volume : le bulbe est plus gros, le bulbille plus petit, et voilà tout. Vous avez observé sans doute que l'oignon, appendu au mur pour les besoins de la cuisine, s'éveille, pendant l'hiver, à la chaleur de l'appartement, et du sein de ses écailles rousses jette une belle pousse verte qui vous rappellent les douces joies du printemps. A mesure qu'il grandit, ses écailles charnues se rident, se ramollissent, deviennent flasques et tombent enfin en pourriture pour lui servir d'engrais. tôt ou tard cependant, les provisions étant épuisées, la pousse dépérit à moins d'être mise en terre. Vous avez là un exemple bien frappant d'un bourgeons qui se développe seul à la faveur de ses provisions.
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Le safran nous offre une organisation intermédiaire entre le bulbe et le tubercule. La partie inférieure de la tige se renfle en une masse compacte féculente, en un tubercule revêtu par les bases fibreuses et engainantes des feuilles. Sa forme est ronde et légèrement aplatie. A l'aisselle de ses minces enveloppes se trouvent des bourgeons, dont les plus vigoureux sont les supérieurs suivant la règle habituelle. L'amas alimentaire destiné à ces bourgeons se trouve donc ici dans la tige elle-même, devenue réservoir obèse de fécule, et non dans les feuilles qui reste fines et arides enveloppes ; sous ce rapport, l'organe nourricier des bourgeons est un tubercule. Mais d'autre part, cet organe est étroitement enveloppé par la base persistante des vieilles feuilles, ainsi que cela se passe dans l'oignon et tous les bulbes tuniqués. Sous ce nouvel aspect, la partie souterraine du safran est un bulbe. Pour rappeler ce double caractère, on lui donne le nom de bulbe solide. C'est un bulbe à cause de ses tuniques ou enveloppes engainantes, bases arides des vieilles feuilles ; mais au lieu de subdiviser en écailles charnues, ce bulbe est solide, compact, c'est a dire porte la masse alimentaire dans l'axe lui même, dans la tige changée en tubercule. Mis en terre, le bulbe solide du safran émet par sa base un faisceau de racines, tandis que le bourgeon terminal se développe en feuilles et en fleurs. En même temps, les bourgeons axillaires donnent un faisceau de feuilles et se renflent à la base en autant de bulbes implantés sur le premier. Pour nourrir toute cette lignée, le bulbe mère graduellement s 'épuise, se ride de flétrit et n'est plus, quand la végétation est terminée, qu'une dépouille inerte. Mais alors enrichis de substance, les jeunes bulbes ont pris tout leur accroissement ; ils se séparent l'un de l'autre et recommencent chacun, l'année suivante, les mêmes phases d'évolution.
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