Voyage autour du monde,
par la frégate la Boudeuse et la flûte l’Etoile
Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811)
Voyage fait en 1766 à 1769 - 14ième tour du monde de l’ouest vers l’est, le 1ier francais.
[…]
Batavia est l’entrepôt de toutes les productions des Moluques. La récolte des épiceries s’y apporte tout entière ; on charge chaque année sur les vaisseaux ce qui est nécessaire pour la consommation de l’Europe et on brûle le reste [NDLR : Bougainville ne se rends pas compte que c’est une politique délibérée des hollandais que de limiter la production pour maintenir au plus haut le cours des épices]. C’est ce commerce seul qui assure la richesse, je dirai même l’existence de la Compagnie des Indes Hollandaises [NDLR : la VOC] ; il la met en état de supporter les frais immenses aux quels elle est obligée, et les déprédations de ses employés aussi fortes que ses dépenses mêmes. C’est aussi sur ce commerce et sur celui de Ceylan qu’elle dirige ses principaux soins. Je ne dirai rien sur Ceylan que je connais pas ; la Compagnie vient d’y terminer une guerre ruineuse, avec plus de succès qu’elle n’a pu faire celle du golfe Persique, où ses comptoir ont été détruits. Mais, comme nous sommes presque les seuls vaisseaux du roi qui aient pénétré dans les Moluques [NDLR : et c’est pourquoi le témoignage de Bougainville est très intéressant], on me permettra quelques détails sur l’état actuel de cette importante partie
du monde, que son éloignement et le silence des Hollandais dérobent à la connaissance des autres nations.
[…]
Lorsqu’ils [les Hollandais] en eurent chassé les Espagnols et les Portugais [des Moluques], succès qui avaient été le fruit des combinaisons les plus éclairées, du courage et de la patience, ils sentirent bien que ce n’était pas assez, pour rendre le commerce des épiceries exclusif, d’avoir éloigné des Moluques tous les Européens. Le grand nombre de ces îles en rendait la garde presque impossible, il ne l’était pas moins d’empêcher un commerce de contrebande des insulaires avec la Chine, les Philippines, Macassar et tous les vaisseaux interlopes qui voudraient le tenter. La Compagnie [de Hollande] avait encore plus à craindre qu’on n’enlevât des plants d’arbres et qu’on ne parvînt à les faire réussir ailleurs. Elle prit donc le parti de détruire, autant qu’il serait possible, les arbres d’épiceries dans toutes ces îles, en ne les laissant subsister que sur quelques-unes qui fussent petites et faciles à garder ; alors tout se trouvait réduit à bien fortifier ces dépôts précieux. Il fallut soudoyer les souverains, dont cette denrée faisait le revenu, pour les engager à consentir à ce qu’on en anéantît ainsi la source. Tel est le subside annuel de vingt mille risdales que la Compagnies hollandaise paie au roi de Ternate et à quelques autres princes des Moluques. Lorsqu’elle n’a pu déterminer quelqu’un de ces souverains à permettre que l’on brûlât ses plants, elle les brûlait malgré eux, si elle était la plus forte, ou bien elle leur achetait annuellement les feuilles des arbres encore vertes, sachant bien qu’après trois ans de ce dépouillement les arbres périraient ; ce qu’ignorent sans doute les Indiens.
Par ce moyen, tandis que la cannelle ne se récolte que sur Ceylan, les îles Banda on été seules consacrées à la
culture de la muscade ; Amboine et Uleaster, qui y touche, à la culture du girofle, sans qu’il soit permis d’avoir du girofle à Banda, ni de muscade à Amboine. Ces dépôts en fournissent au-delà de la consommation du monde entier. Les autres postes
des Hollandais dans les Moluques ont pour objet d’empêcher les autres nations de s’y établir, de faire des recherches
continuelles pour découvrir et brûler les arbres d’épiceries et de fournir à la subsistance des seules îles où on les cultive. Au
reste, tous les ingénieurs et les marins employés dans cette partie sont obligés, en sortant d’emploi, de remettre leurs cartes et
plans, et de prêter serment qu’ils n’en conservent aucun. Il n’y a pas longtemps qu’un habitant de Batavia a été fouetté,
marqué et relégué sur une île presque déserte, pour avoir montré à un Anglais un plan des Moluques.
La récolte des épiceries se commence en décembre, et les vaisseaux destinés à s’en charger arrivent dans le courant
de janvier à Amboine et Banda, d’où ils repartent pour Batavia en avril et mai. Il va aussi tous les ans deux vaisseaux à
Ternate, dont les voyages suivent de même la loi des moussons. De plus, il y a quelques sénaus de douze ou quatorze canons
destinés à croiser dans les parages.
Chaque année, les gouverneurs d’Amboine et de Banda assemble, vers la mi-septembre, tous les orencaies ou chefs
de leurs départements. Ils leur donnent d’abord des festins et des fêtes qui durent plusieurs jours, et ensuite ils partent avec
eux dans de grands bateaux nommés coracores, pour faire la tournée de leur gouvernement et brûler les plants d’épiceries
inutiles. Les résidents des comptoirs particuliers sont obligés de se rendre auprès de leurs gouverneurs généraux et de les
accompagner dans cette tournée qui finit ordinairement à la fin d’octobre ou au commencement de novembre et dont le retour
est célébré par de nouvelles fêtes. Lorsque nous étions à Boëro, M. Ouman se disposait à partir pour Amboine avec les
orencaies de son île.
Les Hollandais ont maintenant la guerre avec les habitant de Ceram, île riche en clous. Ces insulaires ne veulent
point laisser détruire leurs plants, et ils ont chassé la Compagnie de tous les postes principaux qu’elle occupait sur leur
terrain : elle n’a conservé que le petit comptoir de Savaï, situé dans al partie septentrionale de l’île, où elle tient un sergent et
quinze hommes. Les Ceramois ont des armes à feu et de la poudre, et tous, indépendamment d’un patois national, parlent
bien le malais. Les Papous sont aussi continuellement en guerre avec la Compagnie et ses vassaux. On leur a vu des
bâtiments armés de pierriers et montés de deux cents hommes. Le roi de Salviati, l’une de leurs plus grandes îles, vient d’être
arrêté par surprise, comme il allait rendre hommage au roi de Ternate, duquel il est vassal, et les Hollandais le retiennent
prisonnier.
Quoi de plus sage que le plan que nous venons d’exposer ? quelles mesures pouvaient être mieux concertées pour
établir et pour soutenir un commerce exclusif ? Aussi la compagnie en jouit-elle depuis longtemps, et c’est à quoi elle doit cet
état de splendeur qui la rend plus semblable à une puissante république qu’à une société de marchands. Mais, ou je me
trompe fort, ou le temps n’est pas loin auquel ce commerce précieux doit recevoir de mortelles atteintes. J’oserai le dire, pour
en détruire l’exclusion, il n’y a qu’à le vouloir. La meilleure sauvegarde des Hollandais est l’ignorance du reste de l’Europe
sur l’état véritable de ces îles, et le nuage mystérieux qui enveloppe ce jardin des Hespérides. Mais il est des difficultés que la
force de l’homme ne peut vaincre, et des inconvénients auxquels toute sa sagesse ne saurait remédier. Les Hollandais peuvent
bien construire à Amboine et à Banda des fortifications respectables, ils peuvent les munir de garnisons nombreuses ; mais
après quelques années, des tremblements de terre, presque périodiques, viennent renverser de fond en comble tous ces
ouvrages, et chaque année la malignité du climat emporte les deux tiers des soldats, matelots et ouvriers qu’on envoie. Voilà
des maux sans remède. Les forts de Banda, bouleversées ainsi il y a trois ans, sont à peine reconstruits aujourd’hui ; ceux
d’Amboine ne le sont pas encore. D’ailleurs la Compagnie a pu parvenir à détruire, dans quelques îles, une partie des
épiceries connues ; mais il en est qu’elle ne connaît pas, et d’autres même qu’elle connaît et qui se défendent contre ses
efforts.
[…]
Cette page fait partie de

© 2000-2006